KRESSMAN TAYLOR MISE EN ESPACE ELISABETH CHAILLOUX
vidéo Michaël Dusautoy avec Frédéric
Cherbœuf - Brontis Jodorowsky

Un “ thriller “ psychologique et historique. La correspondance
fictive entre deux marchands de tableaux, amis, presque frères :
Max, le juif américain et Martin, l’Allemand rentré dans
son pays. En 20 lettres, l’histoire de l’Allemagne, du 12 Novembre
1932 au 3 Mars 1934. Comme un instantané, une photo, peut-être
le tableau d’une tragédie intime et collective.
Le texte est publié dans
“ Story Magazine “ en 1938. Un an après éclate
la seconde guerre mondiale.
21 Janvier 1933
Qui est cet Adolf Hitler qui semble en voie d’accéder au
pouvoir en Allemagne ?
Ce que je lis sur son compte m’inquiète beaucoup.
25 Mars 1933
Franchement, Max, je crois qu’à nombre d’égards
Hitler est bon pour l’Allemagne, mais je n’en suis pas sûr.
Il possède une force que seul peut avoir un grand orateur doublé d’un
fanatique. Mais je m’interroge : est-il complètement
sain d’esprit ?
Ses escouades
en chemises brunes sont issues de la populace. Elles pillent, et elles ont
commencé
à persécuter les Juifs. Mais il ne s’agit peut-être
là que d’incidents mineurs : la petite écume trouble
qui se forme en surface quand bout le chaudron d’un grand mouvement.
1 Août 1933
Je ne trouve plus le repos après la lettre que tu m’as envoyée.
Elle te ressemble si peu que je ne peux attribuer son contenu qu’à ta
peur de la censure.
18 Août 1933
Tu dis que nous persécutons les libéraux, que nous brûlons
les livres.
Tu devrais te réveiller : est-ce que le chirurgien qui enlève
un cancer fait preuve de ce sentimentalisme niais ? Il taille dans
le vif, sans états d’âme. Oui, nous sommes cruels. La
naissance est un acte brutal ;
notre re-naissance l’est aussi.

Née à Pithiviers, d’une mère française
et d’un père d’origine sénégalaise, elle
publie son premier ouvrage, Quant au riche avenir, à l’âge
de 17 ans.
Auteur de 7 romans, dont Rosie Carpe - Prix Fémina en 2001 - et de
plusieurs pièces
de théâtre, dont Papa doit manger - joué à La
Comédie Française en 2003.
Elle a fait paraître aux Editions de Minuit, Quant au riche avenir,
La femme changée en bûche, En famille, Un temps de saison, La
sorcière, Hilda, Rosie Carpe, Papa doit manger,
Tous mes amis, Les serpents Comédie classique aux Editions P.O.L.,
Autoportrait en vert au Mercure de France Rien d’humain aux Solitaires
Intempestifs Marie Ndiaye écrit dans une langue claire, quasi-classique.
Ses textes sont à la fois étranges et réalistes, “ d’un
réalisme exagéré “, comme
elle le dit elle-même. “ J’aime bien,
dans les histoires, essayer d’aller jusqu’à ce que je
conçois comme les limites du supportable. Tout en restant plausible.
A peu près ”.
Ses personnages, des gens ordinaires, qui habitent des maisons ordinaires,
n’ont l’air de rien. En fait, ils se comportent comme des vampires.
La famille, la maison, deviennent des lieux
de perdition, de destruction de tous les êtres, et surtout des enfants.
Rien d’humain, Les serpents, Hilda : 3 textes qui travaillent
le même motif,
celui de la dévoration, du vampirisme.
“ Je suis fascinée par les vampires. Par
l’idée que les êtres forts et puissants se nourrissent
en quelque sorte de la chair des autres.
Le vampire suce le sang de l’être aimé, et l’être
qu’il a aspiré devient lui-même vampire. Contre son gré,
ce qui le rend malheureux en principe. C’est pour cela que les vampires
sont des êtres tristes, parce qu’ils sont prisonniers de cette
loi ”.
MISE EN ESPACE CHRISTIAN GERMAIN
avec Sandra Faure - Denis
le Turcq - Laurence Vielle

Bella revient chez elle après cinq ans passés en Amérique,
seule, avec bagages et enfants,
à la suite d’un désastre intime et financier :
mariage raté, famille disparue, faillite... sans métier ni
argent. Elle revient en France, pour récupérer son seul bien,
et retrouver sa seule amie : Djamila. La belle Djamila, élevée
par sa famille et à qui elle a prêté son appartement
pendant son absence.
Oui, mais voilà, Djamila ne lui rendra pas son appartement.
C’est Ignace, le seul homme de la pièce, le troisième
protagoniste, qui lui apprend :
“ Si cet appartement est le vôtre, Djamila
ne vous le rendra jamais, elle ne s’en ira pas “
De cette situation initiale, simple, abrupte, concrète, les mystères
vont venir peu à peu modifier le réalisme de l’histoire,
pour nous faire basculer dans un univers autrement plus inquiétant, à la
limite de l’humain.
Pourquoi Djamila est-elle devenue aussi dure qu’un roc, qu’une
pierre ?
Pourquoi Ignace, qui est en fait beaucoup plus qu’un voisin, puisqu’il
est “ sans doute “
le père de l’enfant de Djamila, pourquoi lui confie-t-il qu’il
n’a jamais pu apercevoir sa fille ?
Pourquoi cette enfant est-elle décrite comme un souffle, un soupir,
un courant d’air glacé ?
Dans le passé, qu’était au juste le rôle de Djamila,
au sein de la famille de Bella ?
Pourquoi Bella, qui s’exprime dans une langue raffinée, lâche-t-elle
parfois ces paroles affreuses ?
“ Certains mots roulent dans ma bouche et ne sont
pas, dommage, de belles pierres mais des bestioles un peu répugnantes
dont la bave tache le devant de mes vêtements, l’intérieur
de mon âme ? “
Sans argent, sans maison, sans famille, sans ami, sans travail, que va devenir
Bella ?
Cette pièce, qui est une pièce sur la solitude des êtres,
nous entraîne progressivement vers les cauchemars de notre enfance,
dans ces contes où s’affrontent sorcières, monstres,
goules et ogresses !
MISE EN ESPACE JULIA ZIMINA
avec Céline Cheenne - Eleonore
Briganti - Hélène Lausseur

Madame Diss fait partie des mères qui viennent voir leurs fils uniquement
quand elles ont besoin d’argent. Parce qu’elle a “ de
gros besoins ” et que “ les
enfants coûtent, mais ils rapportent aussi ”.
Sa belle-fille, France, l’adore, mais cela laisse Madame Diss de marbre.
France est insignifiante, juste bonne à faire la navette entre Madame
Diss et son fils tapi dans sa maison, dont il interdit l’entrée à sa
mère.
Il y a aussi l’ex-belle-fille de Madame Diss, Nancy, qui se cache dans
les champs pour observer la maison de loin. Nancy veut retrouver les traces
de son fils, mort dans des circonstances plus qu’étranges. Elle
veut connaître la vérité. Madame Diss, fidèle à elle-même,
lui lance : “ Fais le chèque, Nancy
et je te livre alors mes souvenirs les plus chers ”.
Les personnages persiflent, et leurs morsures distillent un venin puissant.
C’est ainsi que commence Les Serpents. La pièce est construite
comme une spirale.
A chaque tournant de cette spirale, il y a un combat qui commence toujours
comme un règlement de compte familial.
Nancy - Ah, le père, maintenant, à quoi ressemble-t-il ?
Mme Diss - Une fois le garçon mort et enterré, il a resplendi.
La jeunesse et la satisfaction l’illuminaient de l’intérieur,
tendaient et polissaient sa peau, embrasaient ses yeux.
Je lui ai dit, en lui tapotant la joue : tu t’es nourri de Jacky,
tu t’es engraissé de lui…
Il a remué les lèvres et la mâchoire comme s’il
finissait d’avaler une petite boule de nourriture un peu pâteuse,
puis il a souri largement pour me montrer comme ses dents étaient
saines et luisantes.
Les deux belles-filles vont échanger leurs habits et leur vie, les
enfants morts contre les vivants.
Imperceptiblement, tout en souriant, Marie Ndiaye nous conduit vers la fin,
digne de la tragédie antique : le sacrifice heureux de Nancy,
la libération douloureuse
de France et la solitude encore plus grande de Madame Diss. Comme chez Beckett,
on va attendre... l’été prochain, par exemple... ou le
feu d’artifice du 14 juillet, comme le font les deux enfants, raides
dans leur costume de fête, attachés sur leur chaise pour ne
pas se salir.
MISE EN ESPACE ELISABETH CHAILLOUX
avec Clémence Barbier - Elisabeth
Chailloux - Etienne Coquereau

La peau de l’autre
Madame Lemarchand, bourgeoise de gauche, convoque Franck Meyer. Elle veut
engager son épouse, Hilda. Pour 50 francs de l’heure, il s’agit
de faire le ménage, de s’occuper de ses trois enfants et de
lui tenir compagnie. Pourquoi Madame Lemarchand veut-elle engager Hilda
et personne d’autre ? Elle a entendu dire qu’Hilda était
saine d’esprit et belle de corps. L’apparence est primordiale
pour Madame Lemarchand, qui veut camoufler sa solitude.
“ J’ai besoin d’Hilda pour affronter
la longueur des jours, pour sourire à mes enfants et résister
au désir de nous faire tous passer de l’autre côté “.
Madame Lemarchand désire faire d’Hilda son employée,
son amie, sa chose. Face à cette emprise, Hilda se mure dans le silence.
“ Mais on ne peut rien changer au fait qu’Hilda
est elle-même, n’est-ce pas, et que l’intérieur
de son petit crâne nous demeure étranger, n’est-ce pas,
Franck ? “
En fait, que possède la patronne de son employée ? Ses
gestes automatiques,
sa présence fantomatique et le droit de répéter son
prénom à l’infini.
L’essentiel d’Hilda – ses sentiments, ses pensées
- lui demeure étranger. Dans le conflit qui l’oppose à Franck,
Madame Lemarchand menace : “ J’aurai
votre peau “. Mais justement,
on n’obtient rien en achetant l’autre, si ce n’est sa peau.
Hilda est vendue, discutée, manipulée, sans avoir droit à la
parole.
Silence, résistance d’Hilda.
Désespoir, solitude de Madame Lemarchand.
Qui est le maître, qui est l’esclave ?
Qui est le bourreau, qui est la victime ?
Dans cette tentative désespérée d’être l’autre,
de posséder l’autre quand on n’arrive
pas à être autre que soi-même, jamais Madame Lemarchand
ne parviendra à posséder Hilda,
ni même Franck, encore moins Corinne, la jeune sœur d’Hilda. ” Je
vous invite, Corinne
et vous, Franck, venez donc manger à la maison ”.
Madame Lemarchand,
comme tous les vampires, a besoin de chair fraîche.