Théâtre des Quartiers d’Ivry

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CE QUE LA VIE ET LA PROGRAMMATION
SIGNIFIENT POUR NOUS



Cher public,

Chers citoyens,

Chers représentants des pouvoirs publics
qui avez participé à l’aboutissement du projet Manufacture des œillets,

Chers habitants ou passants à Ivry et en Région Parisienne,

Chers migrants qui parlez ou ne parlez pas français,
qui, aujourd’hui, depuis des décennies ou dans les décennies à venir,
vivez avec nous ou loin de nous,

Chers amateurs et professionnels du théâtre,

Chers humains faits de chair et d’esprit,

Chères femmes et chers hommes, filles et garçons,
qui nous regardez d’ici ou du haut du ciel,

Chers tous,

Grâce à votre attention,
à vos expériences de vie, parfois heureuses, parfois douloureuses,
vous nous avez appris tant de choses
au cours de fortes et précieuses expériences.

Grâce à votre soutien à la culture, à l’art,
le Théâtre des Quartiers d’Ivry, Centre Dramatique National du Val-de-Marne,
a pu faire découvrir ses activités à la Manufacture des Œillets
au cours de la saison 2016-2017 et continuera de le faire
au cours de cette saison 2017-2018
et au cours de bien des saisons d’avenir culturel à Ivry-sur-Seine.

Que représente notre programmation ?
Que cherchons-nous à dire à travers les spectacles que nous vous proposons ?

Le théâtre tel que nous le concevons, n’est pas un marché.
C’est un espace où on troque les idées.
“ Connais-toi toi-même ” disait Socrate.
Un acteur interprète l’Autre : un personnage qu’il n’est pas.
Le spectateur réalise qui est l’Autre, ce qu’est sa logique, son mode de vie.
Comprendre l’Autre est un moyen de se connaître soi-même.

     L’ouverture de notre saison avec Dans la solitude des champs de coton
     met face à face une dealer et un client. Un marché donc.
     Qui provoque désir et doute, envie et crainte.

            Notre planète est une sphère.
          Au nord, on a la tête en haut.
          Mais au Sud, personne n’a la tête en bas.
          Toutes les populations sont debout avec dignité.

Nous avons eu la chance d’être souvent invités,
avec le soutien des Ambassades de France,
à travailler dans des pays de la périphérie.
Tels que le Chili, l’Uruguay, le Mexique, l’Argentine,
le Kirghizistan, le Yémen, la Palestine, le Soudan, …
D’où le concept de Théâtre des Quartiers du Monde.
Des artistes de ces pays ont pu découvrir les méthodes pratiquées ici.
Les Ivryens ont pu découvrir le style de certains de ces artistes venus d’ailleurs.
Des ailleurs aux contextes sociaux et économiques difficiles.
Constater ces difficultés permet de prendre conscience
de combien, en France, nous avons été privilégiés.
D’où une responsabilité à l’égard des classes pauvres qui sont amenées à lutter,
non pour monter dans l’échelle sociale, mais juste pour survivre.
Porter face au public, à Ivry, ce type de constat peut amener
à verser des larmes autant qu’à provoquer le rire.
“ Humour et tragédie ”, en terme de style : un objectif artistique.

     Miroir de certaines parties de la Terre, cette saison :
Memories of Sarajevo, Dans les ruines d’Athènes, Des Roses et du Jasmin (Palestine),
Harlem Quartet, Un dimanche au cachot (Martinique), Noire (Montgomery-Alabama).

          L’art fait émerger beaucoup de lumière
          dans un monde souvent plongé dans les ténèbres.
          Un miroir du réel fait réagir. Et réfléchir.
          Tragédie sur scène, espoir dans la vie

Les artistes, tout en étant maîtres de leur art,
ont l’humilité de ceux qui savent que,
jusqu’au dernier jour de leur dernière représentation,
ils ne cesseront d’apprendre la vie et d’apprendre le théâtre.
Cet interminable apprentissage, ils le partagent avec les spectateurs.


En se posant toujours des questions.
La tragédie sur scène amène-t-elle de l’espoir dans la vie ?
L’interprétation des évènements permet-elle d’éviter des drames ?
Les drames sont des douleurs liées à des évènements ponctuels.
La tragédie, elle, révèle comment de violents passages à l’acte
sont forcément la conséquence du poids du passé.

          Amour ou haine ? Guerre ou paix ?
          La très grande majorité des citoyens du monde
          souhaite amour et paix.

Se tourner vers la culture, apprécier l’art, la connaissance, la pensée,
est un des primordiaux moyens permettant
d’éviter des catastrophes sur notre fragile planète.

La mondialisation fait que, loin d’être déconnecté, tout finit par entrer en relation.
C’est le cas de l’importante migration qui est en cours.
La tragédie du Moyen-Orient, par exemple, concerne les Français.
Elle est une des causes profondes des attentats commis.
Tout ce qui se passe au Moyen-Orient nous concerne.
En prendre conscience amène à tout faire pour baisser les armes.
C’est ce qu’ont préconisé Jésus, Gandhi, Martin Luther King, Nelson Mandela,
François d’Assise et bien des personnages de notre programmation.
François d’Assise renonce à toute richesse matérielle.
Rebelle aux guerres, aux systèmes de pouvoir,
il cherche une richesse spirituelle et un sens poétique de la vie.

Aujourd’hui, l’état du monde, confrontant
quelques milliardaires à plus d’un milliard de démunis, doit nous faire réfléchir.
Les milliardaires dominent et manipulent les médias.
Ils rincent le cerveau des populations.
D’où l’ignorance de ce qui se passe dans la tête des milliards de démunis.
L’art doit assumer cette responsabilité de réflexion associée à la création.

          Désintoxication des idéologies.
          Désintoxication du lavage de cerveau
          mené quotidiennement par les mass media.
          Critique acerbe des manipulations et récupérations
          par la plupart des pouvoirs politiques.
          Lien entre volonté de domination et libido.


Notre programmation cherche à ouvrir différentes fenêtres
pour regarder, admirer et comprendre le monde.

Des prises de distance éclairantes, cette saison, avec
Les Reines, ces femmes prises dans le machiavélique système de Richard III.
Des femmes en crises de nerfs dans un contexte incertain et anxiogène.
J’ai rêvé la Révolution, ce que dit Olympe de Gouges,
emprisonnée parce qu’elle porte les idées des Lumières.
Le Cid, un amour déchiré entre Chimène et Rodrigue
dans un contexte de guerre contre les Maures africains.
Tarkovski, le corps du poète un artiste pris, sur sa terre russe, dans des contradictions
qui l’emmènent vers un Temps scellé.

Après le tremblement de terre sera présenté par le Collectif Quatre Ailes
au Théâtre d’Ivry Antoine Vitez qui a collaboré, avec ferveur et chaleur humaine,
avec le Théâtre des Quartiers d’Ivry pendant plusieurs décennies.

Un autre axe précieux pour notre équipe : l’Ecole. L’Atelier Théâtral.
Avec des artistes professionnels
(metteurs en scène, acteurs, musiciens, professeur de chant)
qui côtoient toutes les semaines les 200 amateurs de théâtre…
Ces artistes ont présenté L’Impromptu d’Ivry le 11 décembre 2016
participant à l’inauguration de la salle La Fabrique.
Et Le Cabaret Hanokh Levin dirigé par Yaël Bacry avec des participants à l’Atelier.

Le théâtre porte cet engagement d’éducation populaire.
à travers la pratique amateur de l’Atelier Théâtral, des master classes.
Réflexions, moments festifs et intellectuels de partage.
Développement de l’esprit critique.
Rencontres entraînant dialogues et débats entre artistes et spectateurs.
Jamais un jeune qui aura été, ne serait-ce qu’initié à l’art,
ne prendra des armes pour passer à des actes meurtriers.
Le théâtre est un endroit où on évoque les réalités du monde
en vue de comprendre les injustices qui provoquent des tragédies.
L’art permet  de contrer ces injustices
par des expressions d’amour et de paix
et non par des slogans de haine et de guerre.
Il faut toujours un recul et non seulement un jugement subjectif
pour porter un regard sur la complexité des choses.

          Le mot drame relève d’un évènement ponctuel.
          Le mot tragédie, lui, relève de l’enchaînement d’évènements violents.
          Le poids du passé est toujours très lourd.
          Regarder le passé avec lucidité permet
          de comprendre pourquoi on est dans un tel présent.

Les personnes d’un certain âge connaissent le passé pour l’avoir vécu.
Les jeunes n’apprennent que ce qui est dans les livres d’école.
Un livre scolaire en France, par exemple,
ne décrit pas du tout la même chose qu’un livre scolaire en Syrie ou en Irak.
Du coup, les uns et les autres ignorent les racines de leur histoire.

          Le théâtre, une fin en soi ? Non.
          Le théâtre est une agora
          de recherche, de questionnement.

Le théâtre, un acte politique et démocratique qui va amener
certains des spectateurs à s’y reconnaître, à y adhérer.
Et d’autres à contester ce que dit le spectacle.
Pour que l’opinion des spectateurs porte sur le fond et non sur la forme,
il faut que la forme ne soit pas trop contestable.
Exigence artistique.
La forme doit être solide au point d’être mise de côté dans l’esprit des spectateurs.
Le fond, le propos, miroir du réel, doit être au premier plan.
L’intérêt est de savoir comment ce que raconte la pièce a été perçu.

Dans ce style coup de poing, il y a un défi pour les acteurs.
Mouiller sa chemise. Arracher ses tripes.
Dessiner de manière claire, parfois expressionniste,
parfois commedia dell’arte, les personnages.
Une activité athlétique qui, au fil des répétitions, transforme le corps des acteurs en les musclant.
Là, trouver l’équilibre, c’est associer une profonde vérité des sentiments avec une forte énergie.

          Qu’est-ce qu’une élite ?
          Une petite sphère ? Un cercle réduit
          où se retrouvent des génies érudits
          qui comprennent les réalités du monde infiniment mieux
          que la grande majorité des populations ?
          Les déshérités de la planète
          sont au moins aussi intelligents que les privilégiés
          qui accèdent aux Grandes écoles, à Cambridge ou à Harvard.

Si ces déshérités ne sont pas des êtres particulièrement intelligents,
ils ne parviendraient pas à survivre
dans des bidonvilles, des favelas, des camps de réfugiés.
Alors que ceux qui vivent dans des arrondissements huppés
n’ont qu’à consacrer leur temps à briller
au centre des élites et à chercher à dominer le monde.
Porter un regard critique sur ce fossé social est une manière de consolider
les concepts de liberté, égalité et fraternité.

Inscrire dans des quartiers de banlieue une activité artistique signifie
que des gens de théâtre ne sont pas enfermés dans leur tour d’ivoire.
Qu’ils sont soucieux de décentralisation et de démocratisation de la culture.
Ce qu’ont fait Jean Vilar, Jean Dasté, Hubert Gignoux.
Faire passer des textes d’envergure, des interprétations d’une haute exigence,
auprès des différentes couches sociales.
C’est la principale justification des subventions accordées par les tutelles à des artistes.
Des subventions assurées grâce aux impôts versés par les citoyens.
Le projet d’accès pour tous aux activités artistiques
est une fructueuse part de répartition des richesses de la France.

Le coût d’une place de théâtre public,
tel qu’au Théâtre des Quartiers d’Ivry, n’est pas un obstacle.
Grâce aux subventions, il est proportionnel au revenu des spectateurs.

Alors …
Liberté d’expression, présence chaleureuse et enthousiaste du public.
Tournées locales, nationales et internationales.
Défense de nos convictions éthiques et esthétiques, à Elisabeth Chailloux et à moi,
et à toute notre équipe qui s’implique avec énergie et attention.

Egalité Homme / Femme dans la programmation de cette saison.
     Chez les metteurs en scène (presque) : Catherine Anne, Yves Beaunesne,
Charles Berling, Julie Bertin, Elisabeth Chailloux, Simon Delétang, Adel Hakim,
Jade Herbulot, Marjorie Nakache, Lucie Nicolas, Serge Tranvouez, Elise Vigier.
     Chez les auteurs (presque) : Catherine Anne, James Baldwin, Julie Bertin,
Patrick Chamoiseau, Normand Chaurette, Pierre Corneille, Joseph Delteil,
Julien Gaillard, Adel Hakim, Jade Herbulot, Mohamed Kacimi, Bernard-Marie Koltès,
Tania de Montaigne, Haruki Murakami.
     Cela est aussi le cas sur scène et dans les coulisses.
     Des artistes, cette saison, avec qui nous avions déjà partagé bien
des aventures artistiques et humaines : Catherine Anne, le Birgit Ensemble,
le Collectif Quatre Ailes, Elise Vigier, Robert Bouvier qui incarne François d’Assise,
Laëtitia Guédon, Yves Beaunesne, Stanislas Nordey qui interprète Tarkovski,
Mohamed Kacimi, les acteurs du Théâtre National Palestinien …

                         La saison est lancée.

          Un boomerang part dans le ciel, explore les nuages, se frotte à la brise
          puis revient avec douceur dans la main de celle ou celui qui l’a lancé.

Notre boomerang n’est pas lancé à la recherche d’un gibier. Loin de là.
Il est lancé pour provoquer sensations et questionnements
sur ce modeste instrument qui éblouit par son étonnant parcours.
Cher public, nous attendons votre présence pour lancer des boomerangs.


Adel Hakim
co-directeur du Théâtre des Quartiers d’Ivry