Antoine Vitez – de 1972 à 1981
Acteur, traducteur, metteur en scène
En 1971, Antoine Vitez soumet à Jacques Laloé, maire d’Ivry
sur Seine, et à Fernand Leriche, adjoint aux affaires culturelles,
un projet de création théâtrale. « Je désirais
planter un petit arbre de théâtre quelque part. Je proposais
seulement une activité de création, sans animation en échange.
L’animation de théâtre, c’est le théâtre
lui-même. »
En 1972, il fonde le Théâtre des Quartiers d’Ivry,
qui se propose d’investir des lieux non théâtraux dans
les quartiers et de faire « théâtre de tout »
Les « années Ivry » d’Antoine Vitez sont celles
d’une riche activité théâtrale. Il monte les
auteurs contemporains et aussi les grands textes classiques – en
défendant l’idée qu’on doit les traiter comme
des « galions engloutis », comme des œuvres éloignées,
archaïques, mythologiques. Les mettre en scène, c’est
mettre en scène les fêlures du temps , en refusant toute tentative
d’actualisation.
Il crée à Ivry des spectacles mémorables : Faust
de Goethe, Mère Courage de Brecht, Vendredi ou la vie sauvage (d’après
le roman de Michel Tournier), m = M de Xavier Pommeret, Le
pique-nique de Claretta de René Kalisky, Phèdre de
Racine, Catherine (d’après Les cloches de Bâle d’Aragon), La
ballade de Mister Punch d’Eloi Recoing, Iphigénie
Hôtel de Michel Vinaver, Grisélidis de Perrault, Les
Burgraves de Hugo,
La tétralogie de Molière (L’école des femmes,
Le Tartuffe, Dom Juan, Le Misanthrope),
La rencontre de Georges Pompidou avec Mao Zedong.
Il fait aussi du Studio d’Ivry ( une petite salle rue Ledru Rollin)
un espace qu’il partage avec de jeunes créateurs. C’est
là que sont nés les Deschiens, les premiers spectacles de
Stuart Seide : Dommage qu’elle soit une putain de Ford, Le
Deuil sied à Electre d’O’Neill ou de Brigitte Jaques
: Le Baladin du monde occidental de Synge.
Il accorde une grande importance à l’enseignement, persuadé que « c’est
ce qu’on cherche qu’on enseigne le mieux » et crée
les Ateliers d’Ivry où amateurs et professionnels partagent
une même pratique théâtrale. L’école, « le
plus beau théâtre du monde » est le lieu de l’origine.
En Janvier 1972 a lieu le premier cours de l’Atelier.
En 1976, la ville d’Ivry réhabilite un ancien grenier à sel,
rue Dereure, pour en faire un théâtre municipal, inauguré en
1980 avec Le Révizor de Gogol puis Bérénice de
Racine.
En 1981, Antoine Vitez est nommé à Chaillot, où il
poursuit son projet de « théâtre élitaire pour
tous », puis à la Comédie Française. A sa mort,
le Théâtre d’Ivry devient Théâtre Antoine
Vitez.
L’œuvre d’Antoine Vitez est liée autant à la
réflexion qu’à la pratique théâtrale.
La publication de ses écrits sur le théâtre porte à la
connaissance du public un ensemble important de textes – notes, journaux
de travail, entretiens…
Cette aventure de la pensée est publiée en 3 volumes aux éditions
P.O.L.
L’Ecole ( le lieu de l’exercice perpétuel)
La Scène ( la pensée sur les œuvres et les
acteurs )
Le Monde (réflexions sur les institutions et le monde)
Philippe Adrien – de 1981 à 1984
Acteur, traducteur, metteur en scène
Dès 1965, il écrit ses propres pièces : En passant
par la Lorraine, La Baye, Albert 1er,
Les bottes de l’ogre, Le défi de Molière.
En 1981, il prend la succession d’Antoine Vitez au Théâtre
des Quartiers d’Ivry, où il alterne les textes classiques
(Monsieur de Pourceaugnac de Molière, Homme pour homme de
Brecht) et contemporains (La funeste passion du professeur Forestein,
dont il est l’auteur, La Mission d’Heiner Müller
et Les rêves de Kafka d’ Enzo Cormann.)
Passionné de recherche, il développe à son tour les
Ateliers d’Ivry.
« J’aimerais assez que le théâtre soit une chose
naturelle et jubilatoire. Il faut que le spectateur soit touché au
plus vif, emporté dans le phénomène sans réfléchir.
J’aime que le théâtre mette en jeu le désir le
plus fort. »
Il ouvre le Studio d’Ivry à de nouveaux auteurs et metteurs
en scène comme Alain Ollivier (L’Ignorant et le fou de
Thomas Bernhard), Elisabeth Chailloux et Adel Hakim (La Surprise de
l’amour de Marivaux) et Philippe Caubère (La danse
du diable au Théâtre d’Ivry).
En 1985, il fonde l’Atelier de Recherche et de Réalisation
Théâtrale à la Cartoucherie de Vincennes.
Depuis 1996, il dirige le Théâtre de La Tempête.
Professeur au Conservatoire National d’Art Dramatique depuis 1988,
il a publié :
INSTANTS PAR INSTANTS En classe d’interprétation,
chez ACTES SUD-PAPIERS
«Je suis là pour tenter avec vous de saisir comment ça
marche, oui, l’interprétation...
Nous avons à chercher ensemble, au fil de nos travaux, les conditions,
les moyens, les procédures susceptibles de faire advenir l’interprétation
juste, et au-delà, ces moments d’incandescence, de fusion
entre l’interprète et l’œuvre où nos doutes
trouvent, le temps d’un éclair, à se dissiper.»
Catherine Dasté – de 1985 à 1992
Fille de Jean Dasté, pionnier de la décentralisation théâtrale,
Catherine Dasté est aussi la petite fille de Jacques Copeau, qui
révolutionna le théâtre au début du XXème
siècle.
Directrice de la Compagnie « La Pomme verte », elle crée à Sartrouville
le premier C.D.N. pour l’enfance et la jeunesse.
En 1985, elle succède à Philippe Adrien à la
direction du Théâtre des Quartiers d’Ivry.
Elle y crée Amour de Dom Perlimplin avec Bélise en son
jardin de Garcia Lorca, Hamlet de Shakespeare, L’Eclipse
de la balle de Arnaldo Calveyra, Les moments heureux d’une
révolution de Michel Puig, La Folie démocrate de
Bernard Raffali avec lequel les utopies de Rabelais, de More et de Campanella étaient
frottées aux questions politiques contemporaines, L’école
des femmes de Molière et Les z’Hurleurs de l’écrivain
oulipien Jacques Jouet. Elle reprend aussi Le journal d’un homme
de trop de Tourgueniev et Saint-Simon le voyeux, mis en scène
avec Daniel Berlioux.
Des difficultés matérielles l’obligent à renoncer
au Studio d’Ivry. Mais elle ouvre le Théâtre d’Ivry à d’autres
créateurs : Arlette Bonnard (Lila d’Alain Enjary),
Françoise Gerbaulet
(Juliette ou la misérable), Yves Collet (Oh les beaux
jours de Beckett, Césaire/Char),
Daniel Berlioux (Fioretti).
Au cours de ces 7 ans, les Ateliers d’Ivry vont connaître un
développement exceptionnel.
En 1992, l’Ecole comporte 8 ateliers pour les enfants et les adolescents
et 5 ateliers pour les adultes.
Elle commence alors une nouvelle aventure théâtrale en Bourgogne, à Pernand-Vergelesses,
pour animer les Rencontres Théâtrales Jacques Copeau.
«A la question pourquoi fais-tu du théâtre ? que je
me pose périodiquement, et en particulier aux moments décisifs
de départ et de recommencement, la première réponse,
je la trouve parfaitement formulée par ce texte d’Alberto
Giacometti :
«Je fais de la peinture et de la sculpture pour mordre sur la réalité,
pour mieux attaquer, pour accrocher, pour avancer le plus possible sur
tous les plans, dans toutes les directions, pour me défendre contre
la faim, le froid, contre la mort, pour être le plus libre possible
: le plus libre
possible pour tacher, avec les moyens qui me sont les plus propres, de
me voir, de mieux comprendre ce qui m’entoure.»

Elisabeth Chailloux
et Adel Hakim
depuis 1992
Tous deux sont comédiens quand ils se rencontrent en
1980 au cours d’un stage donné par Ariane Mnouchkine.
Ils poursuivent ensemble leur recherche en suivant les
ateliers de John Strasberg pour fonder, en 1984,
Le Théâtre de La Balance.
Invités par Philippe Adrien, ils vont monter Marivaux
(La Surprise de l’Amour) au Studio D’Ivry puis Tennessee
Williams (Le Paradis sur terre), Racine (Alexandre le Grand),
Eschyle (Prométhée enchaîné), Nathalie
Sarraute (Les Fruits d’Or), Botho Strauss (Le Parc)
ainsi que le premier texte d’Adel Hakim (Exécuteur 14).
Dès 1987, ils dirigent des ateliers de recherche «Tragédie
et Modernité», un laboratoire d’expérimentation
théâtrale où sont mis à l’épreuve
du plateau des textes anciens et contemporains. Leur travail est basé sur
la confrontation entre l’épique et l’intime, le «grand» et
le «petit». Leurs créations perpétuent la mise
en miroir du passé et du présent, le dialogue entre les auteurs
morts et les auteurs vivants.
En 1992, ils prennent la succession de Catherine Dasté au
Théâtre des Quartiers d’Ivry.
Ils «héritent» des Ateliers d’Ivry, cette «école
du spectateur» autant que de l’acteur.
L’atelier comporte 13 cours hebdomadaires (8 pour les enfants et
adolescents, 5 pour les adultes), suivis par près de 200 personne
tous les ans. La vocation de ces ateliers est d’être une initiation
en profondeur à la pratique théâtrale. Les thèmes
abordés sont toujours très proches des spectacles donnés
la même saison dans la programmation, afin de créer une passerelle
entre amateurs et professionnels.
Le statut du Théâtre des Quartiers d’Ivry est alors
celui d’une compagnie implantée dans la ville d’Ivry.
Depuis 1992 jusqu’à aujourd’hui, Elisabeth Chailloux
et Adel Hakim ont mis en scène au Théâtre d’Ivry
Antoine Vitez :
Peter Handke (Par les Villages), Nathalie Sarraute (Pour un
oui ou pour un non),
Adel Hakim (Exécuteur 14, Corps, La Toison d’Or),
Tennessee Williams (La Ménagerie de verre), Sénèque
(Thyeste, Les Troyennes, Agamemnon), Joseph Delteil (François
d’Assise), Eugène O’Neill (Une lune pour les
déshérités), Roland Fichet (Quoi l’Amour
?), Caldéron (La vie est un Songe), Goldoni (Les
jumeaux vénitiens), B.M. Koltes (Quai Ouest, Sallinger)
Luigi Pirandello (Ce soir on improvise), Marivaux (L’Ile
des esclaves, La Fausse Suivante), Shakespeare (Les deux gentilshommes
de Vérone, Mesure pour Mesure).
Ils ouvrent Le Théâtre d’Ivry à d’autres
créateurs : Mario Gonzalès (Molière Masqué),
Gilles Bouillon (Dans la jungle des villes de Brecht), Stéphanie
Loïk (Les Exclus d’Elfriede Jelinek, Pit-bull de
Lionel Spycher), Christian Schiaretti (Les Citrouilles d’Alain
Badiou, Polyeucte, La Place Royale de Corneille, Les Visionnaires de
Desmarest de Saint- Sorlain), Tierry Bédard (Guerre au troisième étage de
Pavel Kohout), Ludovic Lagarde (Le cercle de craie caucasien de
Brecht), Xavier Marchand (Au bois lacté de Dylan Thomas),
Lofti Achour (Oum d’Adel Hakim), Yves Beaunesne (Dommage
qu’elle soit une putain de Ford)
Jean-Claude Fall (Les trois sœurs de Tchekov, Cinq péchés
mortels de Félix Mitterer, L’opera de 4 sous, Jean
la Chance de Brecht).
En 2003, Le Théâtre des Quartiers d’Ivry devient
Centre Dramatique National en préfiguration pour Ivry et Le Val-de-Marne.
Il prend ainsi la succession du Théâtre du Campagnol, dirigé par
Jean-Claude Penchenat , les deux structures se réclamant d’un
même héritage, celui du théâtre populaire et
de la décentralisation.
Ce changement structurel permet l’ouverture à des metteurs
en scène émergents dont Le Théâtre des Quartiers
d’Ivry produit ou co-produit les créations et accompagne le
travail sur la durée en termes financiers et logistiques : Magali
Léris (Littoral et Willy Protagoras enfermé dans les
toilettes de Wajdi Mouawad), Philippe Awat (Têtes rondes
et Têtes pointues de Brecht, Pantagleize de Michel
de Ghelderode), Thomas Germaine Saïd el Feliz.
Le Théâtre des Quartiers du monde
Depuis 2001, Le Théâtre des Quartiers d’Ivry entretient
des liens étroits avec des partenaires à l’étranger.
Un des deux directeurs Adel Hakim est chargé de cette mission :
Au Kirghizistan, il écrit et met en scène La Toison
d’or, joué en français et en kirghize par 12 artistes
kirghizes et 9 acteurs français. Le spectacle est créé à Bichkek
et repris à Ivry.
C’est au moment de la venue à Ivry de La Toison d’Or qu’est
né le désir de mettre en relation les habitants de la banlieue
parisienne, des quartiers d’Ivry, avec les habitants des quartiers
du monde.
Suivent de nombreuses mises en scènes au Chili, (comme La controversia
de Valladolid de J.C. Carrière, Los principios de la fe de
Benjamin Galemiri ou en Uruguay Tierno y cruel de Martin Crimp,
Las Traquinias de Sophocle). Las reinas de Normand Chaurette et Los
gemelos venecianos de Goldoni, créés à Santiago
du Chili sont présentés à Ivry en langue espagnole.
Au -delà des spectacles mêmes, ces expériences réunissant
artistes français et étrangers permettent des prises de conscience
sur les différences culturelles en termes de formation de l’acteur,
d’approche du travail théâtral, de mode de production,
de réalisation, de conception du monde. Elles font appel à des
publics nouveaux et favorisent la rencontre tout en enrichissant la réflexion
et la pratique théâtrale.
L’Atelier des écritures contemporaine a lieu chaque saison, en février-mars, à L’Auditorium Antonin Artaud de la Médiathèque d’Ivry. Il s’agit de visiter l’écriture d’auteurs vivants, français ou étrangers à travers des lecture, des mises en espace, des spectacles. Des cycles ont été consacrés à l’écriture de Philippe Minyana, de Noëlle Renaude, à celle des auteurs argentins Daniel Veronese, Eduardo Pavlosky ou du vénézuélien Gustavo Ott. Cette année est consacrée aux écritures du Moyen-Orient : Mahmoud Darwich, Saadallah Wannous.
Ainsi s’est créé un festival des écritures
contemporaines :
En 2005, Brûlots d’Afrique : plusieurs textes d’auteurs
africains sont joués, à Ivry et dans le Val de Marne : Salim
Jay Tu ne traversera pas le détroit, Dieudonné Niangouna Attitude
Clando, Ahmadou Kourouma, Allah n’est pas obligé,
Ken Saro-Wiwa Sozaboy, Jean-Marie Adiaffi et Philippe Auger Meledouman,
dans des mises en scène d’ Eva Doumbia, Catherine Boskowitz,
Stéphanie Loïk et Philippe Adrien.
En 2006, Pour l’ouverture du studio Casanova, nouvel espace d’exploration
et de recherche,
Que tal ? un voyage à travers les écritures Sud-américaines
: création de plusieurs textes de l’auteur chilien Benjamin
Galemiri Œdipe conseiller technique, Le coordonnateur, Le
Séducteur, Les Principes de la foi, Dejala sangrar,
(joué en espagnol par les acteurs du Teatro Nacional Chileno), mis
en scène par Adel Hakim, Magali Leiris, Raul Osorio et Les demoiselles
de Buenos Aires de l’argentin Daniel Veronese, mis en scène
par Christian Germain.
En 2007, deux textes évoquant Pier-Paolo Pasolini Bête
de Style mis en scène par Charlie Windelschmidt et Après
Pasolini : Politique–visions écrit et mis en scène
par Adel Hakim.
En 2008, création du petit tryptique de la dévoration : 3
pièces de Marie Ndiaye
Rien d’humain, Les Serpents et Hilda mis en scène
par Christian Germain, Julia Zimina et Elisabeth Chailloux
L’activité théâtrale du Théâtre
des Quartiers d’Ivry se déroule maintenant dans trois lieux
:
Le Théâtre d’Ivry Antoine Vitez (salle
de 240 places) accueille 3 spectacles par an, pour une durée de
4 semaines chacun, ainsi que les présentations, en Juin, des travaux
de l’Atelier théâtral sur 2 week-ends devant plus de
1000 spectateurs.
Le Studio Casanova où Le Théâtre des
Quartiers d’Ivry installe ses bureaux, les cours de l’Atelier
théâtral, ainsi que toutes ses activités de stages
professionnels et de répétitions
Il y dispose d’une salle de 90 places, consacrée à la
découverte d’auteurs nouveaux et de nouvelles écritures
scéniques.
L’Auditorium Antonin Artaud de La Médiathèque
(salle de 120 places) accueille le cycle de lectures et de mises en espace
de l’Atelier des Ecritures contemporaines.
Le théâtre est le lieu où se construisent et se racontent les légendes d’une Cité.
Les artistes , tout en étant des maîtres dans leur
art,
Ont l’humilité de ceux qui savent que
Jusqu’au dernier jour de leur dernière représentation
Ils ne cesseront d’apprendre la vie et d’apprendre le théâtre.
C’est cet interminable apprentissage qu’ils partagent avec
les spectateurs,
Venus là, au théâtre avec le désir d’apprendre.
Ainsi spectateurs et acteurs ne sont pas face à face mais côte à côte.
Ils font un bout de chemin ensemble, ils se racontent une histoire
Et cette histoire devient, le temps du chemin parcouru,
La métaphore de toute une vie.
Adel Hakim